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Une toque pour les TIC

Présence de Microsoft dans les pays les moins avancés : quelles stratégies des états africains ?
publié le mercredi 31 août 2005 par Emmanuel

De la licence pour PC d’occasion, au Windows destiné aux pays pauvres, en passant par le programme de formation « Partners in learning », Microsoft adopte une stratégie de présence offensive dans les pays les moins avancées. Que penser de ces démarches ? ONG et états doivent ils accepter de « bénéficier » des offres formulées par le géant de l’informatique ?

La licence Windows pour les PC d’occasion

La directive européenne du 27 janvier 2003 relative aux « déchets d’équipements électriques et électroniques », impose la collecte des équipements usagers et induit de ce fait des coûts de recyclage pour les entreprises. Ces dernières se tournent donc de plus en plus fréquemment vers des associations spécialisées dans le reconditionnement de ces matériels et notamment des ordinateurs. Nombreuses d’entre elles envoient ensuite les ordinateurs récoltés en Afrique où la demande est forte. C’est ce contexte qui a poussé Microsoft a proposer la licence MAR destinée aux « associations, entreprises ou collectivités locales, faisant du reconditionnement de PC ». Cette promotion concerne uniquement les anciennes versions de Windows : 98 ou 2000 professionnel. Pour 5 euros, l’organisme peut acheter une licence Windows et bénéficier du justificatif correspondant. Microsoft souligne que ce faible coût ne permet que la prise en charge des frais de gestion liés à la demande.

Notons néanmoins que la quasi-totalité des ordinateurs utilisés en entreprises sont déjà équipés de Windows et possèdent la licence adéquate. Si l’entreprise a conservé la licence du système d’exploitation qui équipe l’ordinateur qu’elle lègue à une ONG, rien ne l’empêche d’en faire également don. Dans la majorité des cas, la raison d’être de la licence MAR est donc uniquement de fournir un justificatif de remplacement pour des documents égarés. On peut dès lors s’interroger sur la légitimité de ce service puisqu’il consiste à vendre une seconde fois (même à moindre coût) un produit.

Cette vision de MAR reste cependant assez absolutiste puisqu’elle consiste à refuser à Microsoft des pratiques que nous acceptons d’autres sociétés. En effet, la SNCF par exemple, demande des justificatifs de transport à ses usagers et exige le rachat identique du billet en cas de perte de celui-ci. Si l’on accepte le principe qu’une société contrôle la fraude sur ses produits et qu’il est raisonnable que ce soit au client de prouver son achat (principe discutable mais qu’on peut néanmoins considérer), on peut alors examiner les apports des mesures proposées par l’entreprise de Bill Gates.

Une récente expérience de l’association Nouvelles Technologies Burkina Faso (NTBF), qui agit pour la promotion des technologies de l’information et du logiciel libre dans le secteur éducatif burkinabè, apporte une illustration de l’intérêt de la licence pour PC recyclés.

L’association a envoyé en 2003 à Ouagadougou, une vingtaine d’ordinateurs dopés à partir du recyclage d’une quarantaine d’ordinateurs d’occasion. Les machines ainsi obtenues possédaient toutes une configuration considérée à l’époque comme acceptable (Pentium II, 350 Mhz). Or, le fonctionnement de Linux sur ces postes posait des difficultés. La puissance insuffisante des machines ne permettait pas le bon fonctionnement du système d’exploitation libre. NTBF a donc du se résoudre à installer Windows et à rechercher des licences non utilisées pour légaliser la situation. Cette recherche n’a pas été simple : les membres ont dépensé de l’énergie et du temps sans réussir à obtenir toutes les licences souhaitées.

Dans ce cas de figure, qui ne nous semble pas anecdotique puisque de nombreuses associations expédient des ordinateurs recyclés en Afrique, la licence pour PC d’occasion aurait pu présenter un intérêt puisque seul Windows possédait les caractéristiques techniques adaptées au matériel et que NTBF souhaitait conserver une légalité dans son approche. Pour 5 euros par PC NTBF aurait sans doute opté pour un achat.

Cette offre spécifique aux PC recyclés a été accompagnée par d’autres mesures ciblées sur les pays en voie de développement. Le cas du Windows destiné aux pays pauvres mérite qu’on s’y arrête.

Le Windows du pauvre

Au cours de l’été 2004, Microsoft a ainsi lancé le « Windows du pauvre ». Baptisé « Windows XP Starter Edition », le système d’exploitation est vendu 34 €, soit un prix environ six fois inférieur à celui de la version « familiale ». Les premiers pays ciblés sont la Thaïlande, la Malaisie et l’Indonésie.

On est au premier abord tenté d’applaudir à l’initiative en considérant que cela ramène le système d’exploitation à un prix plus en rapport avec les moyens de ces pays. Néanmoins, comme le souligne plusieurs ONG et organismes de promotion des logiciels libres, cette formule est lancée par Microsoft au moment même où Linux effectue une percée dans ces pays. Ainsi, selon l’Association de Promotion de la Recherche et de l’Informatique Libre (APRIL), plus de 160 000 ordinateurs équipés de Linux et Open Office ont été livrés récemment en Thaïlande. De même, l’Indonésie et la Malaisie ont toutes deux élaboré des plans d’action de renforcement du libre dans le secteur public.

Cela conduit Alain Roblin Demont de l’association CSDPTT à remarquer que, sans préjuger « des intentions humanitaires de Microsoft, on ne peut nier que chaque fois qu’un état a fait un pas vers les logiciels libres, la firme s’est empressée de faire une contre-proposition difficile à refuser ».

Le programme « Partners in Learning »

Enfin, Microsoft complète son dispositif offensif par une action dans le domaine de la formation. Soucieuse de créer aujourd’hui les conditions de son développement futur dans les pays les moins avancés, l’entreprise de Bill Gates propose des dispositifs d’appui à certains états africains. Le programme « Partners In Learning » (PIL) a ainsi été imaginé par le groupe informatique. Il consiste à assister les ministères de l’éducation de pays africains de manière à consolider la présence du groupe sur le continent noir.

Comme le Sénégal en 2004 et une dizaine d’autres pays africains à terme, le Burkina Faso a signé un accord de partenariat avec le groupe Microsoft. Ainsi, au cours du mois d’avril 2005, 180 enseignants burkinabè du primaire et du secondaire ont été formés à l’utilisation des logiciels Microsoft (word, excel, powerpoint, IE...). Le partenariat inclue trois volets d’action : en premier lieu, le système éducatif du pays accède aux logiciels Microsoft à un coût réduit, en second lieu les enseignants bénéficient de formations à ces mêmes produits, en troisième lieu Microsoft délègue un « expert en technologie de l’éducation » qui accompagne le déploiement du programme.

L’initiative du géant informatique n’est pas novatrice : le groupe Cisco avait conduit une démarche comparable il y a déjà quelques années en créant des « académies Cisco » au sein de plusieurs universités africaines. Ces formations, soutenues par le PNUD, avaient pour objectif affiché de combler le déficit de compétence en administration réseau en Afrique. Il est cependant évident qu’en formant les administrateurs à ses propres technologies, Cisco s’assurait une position favorable sur le marché africain.

La démarche de Microsoft dépasse celle de Cisco par l’ampleur du programme. Alors que Cisco, agissant au sein d’une niche, se bornait à former une poignée d’administrateur à des technologies de pointe, Microsoft effectue des formations de masse, prenant quasiment entièrement en main la formation informatique des enseignants de plusieurs pays africains.

En outre, le programme PIL ne serait qu’une première étape dans la stratégie de Microsoft. Un plus vaste programme devrait suivre pour équiper des établissements scolaires en PC et former des personnels à la réseautique et à l’administration de systèmes. L’objectif est explicite : il s’agit pour Microsoft de concurrencer les produits Cisco et Oracle qui sont réputés très chers. Certains acteurs associatifs poussent les gouvernements africains à refuser cette assistance. Ils soulignent que ce programme va habituer les enseignants formés à des outils et approches de Microsoft créant ainsi une dépendance à la fois commerciale et technique propre aux logiques « propriétaires ». Or, en informatique comme dans de nombreux domaines, il est difficile de perdre des habitudes.

D’autres envisagent cette question de manière pragmatique en estimant qu’il est préférable d’obtenir quelque chose plutôt que rien du tout : le secteur public et la société civile n’ayant jusqu’à maintenant pas été capables d’apporter des compétences informatiques massives dans l’enseignement burkinabè, ils se doivent de laisser une place au privé si une entreprise peut apporter cette formation. Les compétences ainsi acquises pourront à l’avenir servir de pilier à un enseignement axé sur les logiciels libres si la société civile ou le secteur public se trouvent un jour en position d’assurer ces formations. En outre, l’ultra-pragmatisme conduit à constater que personne ne paye des licences office au Burkina Faso et que Microsoft est ainsi systématiquement piraté.

Qu’en conclure ?

Ces différents dispositifs mis en place par Microsoft pour contrer le logiciel libre dans les pays les moins avancés peuvent être interprétés de deux façons, les deux propositions n’étant pas incompatibles :

- Le géant de l’informatique souhaite prendre les devants pour éviter un développement du libre qui risquerait de contaminer les pays développés ;
- Microsoft perçoit un potentiel important dans le développement informatique en cours dans les pays pauvres et souhaite conquérir le marché par une stratégie commerciale offensive.

Il est peu probable qu’une entreprise telle que Microsoft conçoive de tels programmes sans en avoir préalablement évalué les retombées commerciales. Ainsi, si l’entreprise de Bill Gates a lancé ces différentes offres (licence pour PC d’occasion, licence du pauvre, PIL), c’est qu’elle est très probablement convaincue que son investissement sera rentable à terme. Ce qui revient à dire qu’elle estime que l’objectif d’habituer les populations à ses produits sera atteint et que ses ventes devraient s’en ressentir à plus ou moins long terme.

Ainsi, si un pays africain accepte de façon rationnelle les offres de Microsoft, cela revient à parier que le géant informatique américain a effectué une évaluation erronée de la situation. Le gouvernement concerné estime donc qu’il saura profiter des avantages offerts par ces différentes offres tout en contrant le développement des produits propriétaires.

Le pari est osé. Il nous ne semble cependant pas totalement irréaliste ; mais cela ne peut être envisagé que dans le cadre d’une anticipation des besoins et d’une connaissance précise des « forces vives » nationales. Cela implique que les pays concernés s’impliquent et deviennent les moteurs de la coordination des actions associatives et civiles autour du libre. Le premier pas consiste à recenser les acteurs associatifs qui souhaitent valoriser le libre. Dans le cas du Burkina Faso, ils sont par exemple légions : NTBF, Club arobase, Yam Pukri, AJNTIC, AJTDN, Toimoinous, Abull...

Les gouvernements et les villes doivent ensuite nouer des partenariats avec ces mêmes acteurs : la municipalité de Ouagadougou travaille par exemple en collaboration avec NTBF en mettant à sa disposition une salle de formation au Centre d’Information Jeunesse de la ville. Des centres multimédias ont également été construits dans plusieurs villes africaines pour favoriser l’accès des jeunes à l’informatique. Dans la plupart des cas ils sont utilisés de manière minimaliste pour un accès à internet à bas prix. Or les associations locales possèdent les compétences et le souhait d’engagement nécessaires à l’animation de ces centres : cette organisation pourrait autoriser la formation de masse aux logiciels libres.

Enfin, la mutualisation de ces acteurs associatifs offre d’importantes possibilités en terme de synergies : une structure d’animation indépendante pourrait apporter continuellement des formations aux acteurs associatifs de manière à ce qu’ils bénéficient d’une contrepartie motivante à leur engagement bénévole. En outre, les connaissances acquises assureront une mise à jour constante des enseignements. Ce modèle est expérimenté avec succès depuis plusieurs années par l’association NTBF.

Ce n’est qu’à la condition de concevoir et de mettre en œuvre un programme de ce type, structuré au niveau des pays et/ou des villes, que les formations aux produits Microsoft pourront un jour être détournées de l’autoroute commerciale qui les guide actuellement et constituer les piliers d’une informatique nationale optimisée au regard de l’intérêt national. C’est-à-dire une informatique qui soit fonctionnelle et à coût réduit.